Jean-Pierre Gagnon : « Les Chic-Chocs sont venus à moi »

Jean-Pierre Gagnon : « Les Chic-Chocs sont venus à moi »

Originaire de Matane, Jean-Pierre Gagnon débute sa carrière en aménagement du territoire en Gaspésie dans les années 80. L’été, il développe des sentiers pour la Sépaq et depuis 2005, il fait aussi partie de l’équipe d’Avalanche Québec. Une vie au grand air comme on les aime chez Estski ! Voici le quatrième volet de notre série d’entrevues autour de ces visages gaspésiens.

En pleine nature et en plein travail dans les sentiers de la Gaspésie. Crédit : Lionel Baboulin.

Estski : Peux-tu nous raconter tes débuts en ski en Gaspésie ?

J’ai débuté le ski dans les Chic-Chocs dans les années 80. En fait, les Chic-Chocs sont plus venus à moi que moi aux Chic-Chocs puisque quand j’ai terminé mon cégep en aménagement du territoire à Matane, le directeur du parc de l’époque est venu nous voir en classe et il nous a offert de travailler sur le développement de La Grande Traversée, le sentier pédestre. C’est comme ça que j’ai atterri au parc de la Gaspésie pour mon premier emploi et j’y suis encore. Ah ah !

Au fil des étés, j’ai participé au développement de plusieurs sentiers dans le parc, en travaillant à l’époque pour le ministère du Loisir, Chasse et Pêche et aujourd’hui pour la Sépaq. C’est donc le travail qui m’a amené ici.

Estski : Ta pratique du ski a-t-elle évolué en arrivant en Gaspésie ?

Évidemment. Le ski s’est transformé en passant de la station aux montagnes. J’en avais pas mal marre de skier en station donc pour faire différent aussi, après la période ski hot-dog (ce qu’on appelle le ski hot-dog, c’était le ski acrobatique), j’ai commencé à faire du télémark, au début des années 80.

L'élégance des virages télémark en pleine action au mont Albert. Crédit : Jean-Pierre Gagnon.

Estski : Avec quel type de matériel as-tu démarré justement ?

En ski hors-piste, on utilisait des skis de randonnée plutôt que télémark. C’était des skis en fibre avec une base plastique et des carres de métal. Il y avait une forte cambrure là-dessus. C’était des skis de randonnée nordiques avec des bottes de cuir, mais très basses à la cheville, donc c’était pas évident de faire des virages. Par la suite, quand les bottes de plastique de type Scarpa ont été inventées, on s’est équipé. Avec des skis plus larges aussi.

Ascension du mont Blanc (France) en 1988 en ski de randonnée. Jean-Paul Dion en rouge et Jean-Pierre Gagnon à droite. Crédit : Un inconnu.

Estski : Es-tu resté en télémark ou bien as-tu fait le pas vers l’alpin touring ?

Quand j’ai commencé avec le centre d’avalanche, c’est sûr que j’ai fait le switch. J’ai redécouvert le ski alpin après… [Il réfléchit] 20 ans ! Je suis retourné au ski alpin, donc [Rires]. Ça a été dur parce qu’on perd quand même la technique. Au travail, c’était plus facile de se déplacer dans les conditions qu’on connaît dans les Chic-Chocs, qui sont des conditions souvent difficiles. J’ai parfois tenté des retours en télémark mais je n’ai pas trouvé les fixations qui me permettaient d’être aussi libre qu’avant, d’avoir le talon aussi libre. Mais j’ai continué à utiliser des bottes de télémark, même en alpin. J’aime bien avoir de la flexion. T’es plus droit, les tibias sont moins inclinés vers l’avant.

Estski : Tous ceux avec qui nous nous sommes entretenus pour cette rubrique nous parlent du mont Albert au printemps. Skiais-tu aussi à cet endroit ?

Quand on s’est mis à faire du ski ici dans les Chic-Chocs, on allait plutôt aux Vallières. C’était notre montagne de prédilection.  Nous y allions avec Luc Bernier, qui est toujours un skieur de backcountry, impliqué au niveau de Vertigo, et qui habite au Mont Comi. Avec Jean-Paul Dion aussi, un skieur de télémark, qui habite à Rimouski.

Estski : Côtoyais-tu Jean-Louis Arsenault à cette période ?

JPG : Oui, c’est ce que j’allais dire. J’ai rencontré Jean-Louis dans les festivals de télémark, au Mont Comi. Avec Jean-Louis, j’ai découvert le mont Albert au printemps. On pouvait vraiment skier partout à la fin des années 80 début des années 90. Il n’y avait pas d’application de réglementation, donc même si ce n’était pas permis d’aller skier au mont Albert partout, il n’y avait aucune application qui se faisait. Il n’y avait même pas de garde-parc. On ne se posait pas la question, ce n’était pas pour mal faire.

Estski : Quels sont tes endroits privilégiés aujourd’hui pour skier ?

Aujourd’hui, mon intérêt est plus d’aller dans des endroits peu fréquentés. Donc, avec mes amis comme Jean-Louis, on s’est acheté des motoneiges. C’est sûr qu’on préfère la quiétude des sommets comme le mont Médaille plutôt que l’affluence des Chic-Chocs. Surtout dans les périodes de haute fréquentation. On a connu les Chic-Chocs quand on était presque pratiquement les seuls à skier. Maintenant pour chercher de la bonne neige, il faut arriver pendant qu’elle tombe !

Le ski en sous-bois, le royaume de la poudreuse pas affectée. Skieur : Jean-Pierre Gagnon. Crédit Paul Tremblay en 2015.

Estski : Depuis 2005, tu travailles l’hiver pour Avalanche Québec. As-tu assisté à beaucoup d’avalanches en Gaspésie ?

Comme les Chics-Chocs, je dirais que les avalanches sont venues à moi. C’est à dire que j’étais présent lors du tournage en 2001 avec l’avalanche célèbre de Benny Caron, qui est un copain de Matane. Jean-Louis Arsenault était là aussi. Nous y étions pour donner un coup de main à l’équipe de tournage. Cette avalanche nous est arrivée en pleine face. À l’époque, j’avais une petite formation d’initiation aux avalanches. Quand c’est arrivé, on a fait le sauvetage. Mais ça m’a fait réaliser que dans les Chic-Chocs, il peut y avoir de plus grosses avalanches que ce que j’avais déjà vu. L’année suivante, l’Association canadienne des avalanches est venue offrir des cours au Québec, en français. J’ai obtenu mon CSA2. Après ça, j’ai effectué le niveau 1 professionnel parce qu’il était offert au Québec pour la première fois en français aussi. C’est par la suite que j’ai obtenu un emploi à Avalanche Québec, qui à l’époque était le centre d’avalanche de la Haute-Gaspésie. J’y travaille depuis ce temps-là à chaque hiver.

Exemple de dépôt d'avalanche (taille 3) au Grand Mur du mont Albert. Skieur : Jean-Pierre Gagnon. Crédit: Avalanche Québec en 2013.

Estski : À quel moment a été instaurée la réglementation dans le parc de la Gaspésie ? Dès sa création ?

Non. Le parc a été créé en 1937. C’est le troisième plus vieux parc du Québec [après les parcs du Mont-Tremblant et des Laurentides, NDLR]. Au début des années 80, il a été agrandi, en y incluant le mont Logan notamment.  Avec la montée du tourisme hivernal, de plus en plus de gens sont venus pratiquer le ski dans les Chic-Chocs. Le directeur de l’époque a réagi en faisant appliquer la réglementation. Ce qui est arrivé, c’est qu’on a complètement fermé le mont Albert. Initialement, son idée était d’offrir seulement la Grande Cuve.

Un petit groupe de skieurs locaux s’est mobilisé. On a rencontré le directeur pour lui demander s’il n’était pas possible d’ouvrir d’autres endroits : la Cuve Spéciale, le Mur des Patrouilleurs et les Mélèzes. Après avoir étudié la question, il a répondu : « Les Mélèzes, la Cuve Spéciale, c’est non. Mais le Mur des Patrouilleurs, c’est oui. »

Estski : Quelle est ta position face aux récents développements liés à la pratique du ski en Gaspésie ?

C’est évident que je suis partisan du développement comme au mont Lyall et à Murdochville. Des endroits pour skier en forêt, il n’y en pas beaucoup dans le parc. C’est davantage du terrain un peu plus affecté par le vent. Les conditions de poudreuse y sont difficiles à trouver à cause du vent qui chasse la neige, qui la durcit, alors qu’en forêt, les conditions sont meilleures pour skier.

Un bel exemple de l'effet du vent avec cette avalanche déclenchée volontairement par Jean-Paul Gagnon dans la Craque aux Mines Madeleine en 2009. Crédit : Jean-François Spain.

Estski : Pour terminer, aurais-tu un conseil pour les skieurs et les futurs skieurs en hors-piste en Gaspésie ?

Qu’il est important d’avoir un plan de rechange si on détermine que les conditions sont dangereuses afin de pouvoir changer l’objectif le matin-même. Je trouve que les gens arrivent trop souvent ici avec une idée déjà en tête. Une semaine à l’avance, ils vont décider de leur programme. Ils n’ont pas le réflexe d’analyser à chaque jour la météo et d’ajuster leur plan aux conditions. C’est ce que je leur conseille.