Le mont Katahdin l'hiver, une roulette russe pour le ski

Le mont Katahdin l'hiver, une roulette russe pour le ski

Thomas d'Estski et Charles des Loners ont traversé la frontière la fin de semaine dernière, avec un projet bien précis en tête : descendre le Chimney Couloir à Katahdin. Un défi en soit quand on connaît les conditions météo là-bas et les longues approches. Thomas nous en livre le récit.

Pour moi et Charles, c'était la première fois qu'on voyait le South Basin de Katahdin autre qu'en photos. On entamait notre deuxième journée par un lever à la fraîche après une première journée d'approche longue et enneigée.
Tom : On va se régaler mon Charles.
Charles : Même si hier les rafales de vent nous faisaient rentrer de la neige dans notre igloo ?
Tom : Ouais ! La Ranger m'a dit que c'était rempli de neige dans le couloir et qu'il allait falloir gérer la neige en descente.
Charles : Oh yeah ! Au bon endroit au bon moment !

À ce moment-là, je savais que la Ranger avait tord mais bon, elle vit ici alors je me suis dit qu'elle pouvait avoir raison. J'avais espoir disons.

Notre maison l'igloo Lean to de Chimney Pond - Photo Charles Bernier
En route vers Chimney couloir - Photo Thomas Thiery - Skieur Charles Bernier

Bienvenue en territoire inhospitalier

Katahdin c'est un peu comme le jeu de la roulette russe adapté aux conditions de ski. Prenez un pistolet à barillets avec 6 emplacements. Remplissez-les de balles : deux pour les vents extrêmes, deux autres pour la pluie verglaçante, un autre encore pour la pluie et le redoux. Laissez uniquement un emplacement sans balle. Vous aurez compris qu'il y a peu de chance de skier de la belle grosse neige là-bas. Et que tu as 5 chances sur 6 de tirer une balle qui va flinguer les conditions de ski.

Au sud la hauteur de neige est juste quasiment nulle sur une bonne partie de la montagne - Photo Charles Bernier - Bush and rock skieur Thomas Thiery


Pour compliquer davantage votre projet hivernal, vous devez effectuer votre réservation par lettre auprès du parc Baxter minimum 8 jours avant le départ. Autant dire une éternité. Vous ne pourrez pas vous fier aux prévisions météo. Cette réservation vous donnera accès au Lean To de Chimney Pond seulement, et pas au refuge chauffé qui, lui, nécessite 3 mois de réservation à l'avance pour bénéficier d'une place. Le soir, ne comptez pas trop sur le fait de chiller dans le refuge car il est plein à craquer et ce n'est pas très bien vu.

À cela s'ajoute la liste des quelques facteurs qui font que la montagne est particulièrement hostile :

  • Le positionnement proche de l'océan qui résulte de plus gros redoux et plus souvent.
  • L'approche hyper longue de 15.3 miles, soit 25km et 750m de vertical positif.
  • Une montagne sans aucunes autres autour, donc rien ne la protège des vents.
  • Le froid : étant donné la position, les températures peuvent être extrêmes en hiver.
Chimney pause pour admirer le couloir - Photo Thomas Thiery - Ninja Charles Bernier

Pourquoi ce choix ?

Le paysage pour l'Est est tout simplement grandiose. De la grosse vraie montagne avec des lignes de calibre mondial. Katahdin représente un petit défi aussi car peu de skieurs ont skié ces montagnes, possiblement moins de 100 par saison. On a aussi un certain goût pour les lignes plus techniques et esthétiques, les couloirs et la qualité de neige passent donc en second plan. Pour tout vous dire, on était prêt à ne pas skier et je crois qu'il faut y aller dans cet état d'esprit. Prenez votre matériel d'alpinisme et/ou de glace et changez d'activité si vous voyez que toutes les faces sont ventées à outrance.

Et c'était quoi les conditions cette fois-ci ?

Regardez cette photo et je vous en dis plus après.

Poudreuse dans Chimney Couloir - Photo Thomas Thiery - Skieur Charles Bernier

Cela représentait trois virages sur tout le Chimney Couloir. En résumé : on n'a même pas monté en crampons dans le dernier tiers en haut qui ressemblait à un mélange de fouet, de roches et de glace. En dessous, on a désescaladé 80m en crampons pour enfin chausser les skis un peu au-dessus de la moitié du couloir. C'était du ski de survie en passant à du ski correct sur une surface dure plaquée finissant en neige pas trop transformée.

Le début du ski dans le couloir, à ce moment c'est du ski de survie - Photo Thomas Thiery

Au retour, nous avons décidé de rentrer un jour plus tôt. Les conditions ne s'annonçaient pas favorables et nous savions que la distance était longue. Nous sommes passés par le sommet de Katahdin, ce qui fait un super raccourci mais qui comporte des portions d'alpinisme (avec des sacs d'expédition). Bref, une excellente journée pour presque chiller sur le top mais quand même pas trop : -15°C et 40km/h de vents avec des rafales à 60km/h. Une journée quasiment sans vent dans les critères de Katahdin.

Le retour, la chute n'était pas en option - Photo Thomas Thiery - Skieur de glace Charles Bernier
Tablelands très accueillant pour le ski - Photo Thomas Thiery - Skieur de glace Charles Bernier
La slide Abol au sud on est même descendu en crampon un bon bout car des choux-fleurs de glace et de neige étaient présents à grandeur - Photo Thomas Thiery - Skieur de choux-fleurs Charles Bernier

Les Rangers aux petits soins

On finit le récit par une note incroyable sur les Rangers qui t'encouragent en permanence sur le chemin qui te mène au camp. Bon, ils sont en Ski-Doo mais, quand même, ils s'arrêtent toujours te voir pour vérifier si tu as ta réservation, si tout va bien, ils t'informent sur le nombre de kilomètres qui restent et t'orientent vers les points d'eau. Ils t'offrent le maximum de ressources pour t'aider à accomplir cette longue et monotone approche de 25km.

Vous aurez au moins 20km de ce genre de paysages de quoi amplifier votre sensation de monotonie - Photo Thomas Thiery - Skieur de fond Charles Bernier

Par contre, ils ne rigolent pas avec les réservations. La nôtre était partie un peu tard et ils ne l'avaient pas reçue. Heureusement que j'avais déjà réservé trois semaines avant et que j'avais annulé, sinon la Ranger m'a dit qu'elle nous aurait possiblement sortis du parc car elle n'avait pas nos informations.

Aussi au camp, tu vois au minimum trois fois par jour les Rangers : le matin au moment où tu enregistres ton itinéraire pour la journée, en rentrant de ta journée pour donner les conditions et montrer que tu es en vie puis au coucher pour voir si tout va bien et que tu ne vas pas mourir de froid. Dans un autre contexte, je trouverais cela un peu invasif mais c'était finalement des bons moments dans notre journée : on avait la météo, les conditions de neige (à relativiser car c'est du bouche à oreille) et les anecdotes autour des lignes que l'on voulait faire.

Bref, à refaire c'est sûr, avec le refuge chauffé la prochaine fois et avec encore moins d'attente pour le ski. Si les dieux du ski et de la chance nous entendent, on espère pouvoir faire le Chimney Couloir en entier cette fois-ci !

Photo Thomas Thiery - Skieur Charles Bernier