À l'assaut des monts Torngat

À l'assaut des monts Torngat

Les Torngat, ça vous dit quelque chose? C’est cette chaîne de montagnes au nord du Québec qui ressemble à un mélange entre les grands plateaux du mont Albert et les impressionnants fjords des Svalbard tout en alliant des couloirs enclavés comme dans la roche des Mines Madeleines et des conditions climatiques variables propres à la Patagonie. Le mix peut vous paraître un peu funky, mais c’est la meilleure description écrite que je peux en faire. Comme on dit : une image vaut mille mots.

Photo : Bruno-Pierre Couture

La proposition qui ne se refuse pas

Tout ce que je vous décris ici, je n’aurais pu me l’imaginer avant de m’y rendre en mars dernier, et encore moins avant que Bruno-Pierre Couture (BP) me demande si j’étais partant pour une expé dans le nord du Québec. C’était un an plus tôt. Il m’avait contacté pour savoir si j’étais intéressé à embarquer dans le projet avec lui. Le projet étant de skier, escalader et documenter de nouvelles lignes encore vierges dans le Grand-Nord. Bien sûr, c’était l’occasion rêvée de combiner mes passions pour le ski, les voyages, l’aventure et mes études en géomatique.

J’avais déjà plusieurs projets en tête pour 2017 : aller surfer et travailler en Australie, partir skier de la grosse POW au Japon, me rendre en van dans l’ouest canadien pour skier encore une fois. À cela s’ajoutait désormais une expédition d’un mois en complète autonomie dans le Grand-Nord. Sur papier, il était possible de tout faire concorder. Mais en réalité, c’était autre chose. J’ai donc décidé que le Japon allait attendre à plus tard et j’ai dit OUI à BP. Il avait contacté quelques autres candidats potentiels. Parmi eux, Charles Roberge a lui aussi répondu positivement à l’appel de l’aventure.

Photo : Bruno-Pierre Couture et Jacob Laliberté

La grande planification

Nous avons donc planifié ce qui était planifiable, c’est-à dire le transport, la bouffe, le matériel et les moyens de communication. Pour le transport, c’est le parc de Kuururjuaq qui s’est occupé de nous; pour le matériel, on était pas mal tous déjà équipé en champions; pour les télécommunications, SPOT Satellite nous a prêté un téléphone; et pour la bouffe, Briden Solutions nous a fourni le nécessaire. Pour ce qui est des cartes, et bien elles n’existent pas vraiment. Le mieux qu’on a pu trouver ce sont des cartes au 1:50 000 et croyez-nous, ce n’est pas parce qu’on n’a pas essayé. En ce qui concerne l’information sur le Nord, et bien elle est soit nulle, soit désuète.

Une fois tout « planifié », nous étions prêts à partir.

Photo : Jacob Laliberté

L'expédition et ses aléas

Charles et BP ont pris l’avion pour Kuujjuaq avant de se rendre à Kangiqsualujjuaq. Malgré les douaniers qui ne voulaient pas laisser passer la barrière à ours à Montréal et un blizzard qui les a cloués au sol à Kuujjuaq, les gars ont réussi à arriver à temps pour se faire déposer en motoneige à 35 kilomètres du mont d’Iberville par les guides locaux.

Bref, tout allait à merveille jusqu’à ce que le brûleur décide qu’il n’avait pas envie de faire sa job à -30°C et qu’il se mette à « pisser » de partout. La perte du brûleur, aussi banale qu’elle puisse paraître lorsqu’on fait du « camping de char », est fatale en complète autonomie dans le Grand Nord.

Photo : Bruno-Pierre Couture

C’est à 135 km de la civilisation la plus proche que nos deux joyeux lurons se sont retrouvé avec aucun matériel pour faire bouillir leur eau. Ce qui veut dire pas d’eau potable, mais aussi pas de bouffe déshydratée. Deux options se sont offertes à eux : demander aux guides qui les avaient déposés quelques heures plus tôt de revenir leur porter un brûleur fonctionnel ou bien marcher 100 km aller-retour pour aller chercher un brûleur dans le refuge le plus proche. Heureusement pour les guides, les gars ont opté pour l’option 2.

Photo : Bruno-Pierre Couture

C’est trois jours plus tard qu’ils ont fait leur retour au point de départ, prêts à attaquer le plus haut sommet du Québec. Malheureusement, le Nord n’allait pas les laisser s’en sortir aussi facilement. Lors de l’approche, BP s'est gelé les gros orteils « dead-bleus » obligeant finalement les gars à appeler les guides pour être rapatriés au village le temps de se remettre sur pied(s).

À ma grande surprise, les gars étaient donc présents pour m’accueillir lors de mon arrivée en terrain nordique. Nos retrouvailles furent brèves, car déjà le lendemain, ils sont repartis dans le parc pour aller grimper une voie qu’ils avaient vue sur le chemin du retour pendant que moi, j’attendais sagement mes bagages. Lors de mon trajet, j’ai dû passer une nuit à Kuujjuaq à cause d’un blizzard, leur laissant juste assez de temps pour perdre mes bagages parmi ceux des huit autres passagers.

Multiples possibilités au coeur du parc

Une fois le tout arrivé, j'ai rejoint BP et Charles au camp. [Ah oui, parce que j’ai oublié de vous dire qu’étant donné l’impossibilité de camper dû aux engelures à BP, on a eu droit au traitement royal, qui comprend un hébergement dans le camp chauffé du parc avec plus d’une centaine de lignes skiables de tous les niveaux comme voisinage.] Les possibilités de lignes skiables étant infinies, il fallait donc établir une stratégie, parce qu’on ne pourrait pas tout faire en 15 jours. Nous avons donc identifié des lignes « non négociables ». Tsé la ligne que tu regardes en te disant : « Ça c’est ma line! Et je vais la rider no mater what! ». Puis quelques autres qui nous interpellaient. Question d’avoir chacun un top 5. On s’est dit qu’à deux descentes par jour, on pourrait couvrir un assez gros territoire pour pouvoir le documenter.

On s’en est donc tenu au plan, tant que notre forme physique, la météo, l’état de notre matériel, l’approche nécessaire et la stabilité du manteau neigeux le permettaient.

Photo : Bruno-Pierre Couture

C'est par une belle journée ensoleillée que nous avons décidé d’aller skier une ligne du top 5 : le « Y », deux diagonales de directions opposées se rejoignant en leur centre sous une cascade de glace, pour finalement terminer dans un même couloir. J'ai été le premier à me lancer dans la descente et tout est allé à merveille jusqu’à ce que j’arrive à la jonction centrale et que le sol glisse sous mes pieds : une avalanche de taille 1-1.5. La bonne nouvelle? Il n’y avait pas assez de neige pour m’ensevelir. La mauvaise nouvelle? Il y avait certainement assez de roches au bas de la pente pour me causer de sévères traumatismes dans le cas d’une glissade non contrôlée. Mais rassurez-vous, j’ai réussi à sortir à temps de toute façon.

Photo : Bruno-Pierre Couture

Apprendre à rebrousser chemin

Quelques jours plus tard, on pensait s’attaquer à un gros projet : un couloir de 40 degrés, enclavé dans des murs de roches de 10 m de haut sur presqu’un kilomètre de long. Mais une fois rendu au pied du couloir, un gigantesque WOUMF, un snowpit peu encourageant et le déclenchement d’une avalanche quelques jours plus tôt, nous ont incités à rebrousser chemin. Ce n’était que partie remise.

Maintenant que nous l’avions vu de plus près, nous devions le skier si nous ne voulions pas qu’il nous hante pour le reste de nos jours. C’est donc quelques jours plus tard, une fois le manteau neigeux stabilisé que nous y sommes retournés. Un peu stressés bien sûr, étant donné notre première tentative non concluante, mais surtout parce que c’était notre dernière journée dans le parc, notre dernière chance de le skier. Heureusement, les conditions étaient toutes réunies et nous avons enfin pu skier le colosse afin de partir en paix.

Photo : Bruno-Pierre Couture

La vie sur le camp

Petite anecdote : au fil de l’aventure, deux gars de l’armée suivis d’un groupe de clients du parc sont venus habiter avec nous au camp pour quelques jours. Ça veut dire des amis et de la bonne bouffe pour admirer les aurores boréales et surtout, des motoneiges pour aller skier d’autres secteurs plus difficilement accessibles.

Photo : Olivier Paradis

Je pourrais aisément continuer à vous en parler sur des pages et des pages. Parce que chaque descente est unique. Chacune d’entre elle a une histoire, une péripétie, une anecdote. Mais c’est bien plus plaisant quand ce sont NOS descentes qu’on se remémore, qu’on raconte et dont on rit. Alors allez-y, lancez-vous dans de folles aventures. Ne laissez pas la peur vous ralentir. Parce que vous ne le regretterez pas, je vous le garantis!